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Les passions politiques de Frédéric Lordon

Les passions politiques de Frédéric Lordon.

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Photo © Léa Crespi

Mon article paru sur le site des Inrocks à propos du dernier ouvrage de Frédéric Lordon, Imperium. J’ai tenté d’indiquer à la fin quelques pistes pour une critique possible.

Les vagues migratoires de cet été ont incontestablement relancé la question de la nation, de l’identité nationale, et des groupes politiques. Des questions trop souvent stratégiques pour dire et redire, comme on ne cesse de l’entendre, et ce de manière tout à fait péremptoire, que la France ne peut et n’a « vocation à accueillir toute la misère du monde », qu’une nation ne saurait, en son sein, tolérer autant de cultures forcément hétérogènes. On connaît bien ces éternelles ratiocinations. On sera donc peut-être surpris de voir Frédéric Lordon, dans son dernier ouvrage Imperium. Structures et affects des corps politiques, se pencher lui aussi sur ces thématiques, en reprenant un langage dont on ne le savait pourtant pas coutumier. Il ne faut toutefois pas se méprendre. Si Lordon tente de définir, tout au long de son ouvrage, ce qu’est un corps politique, ce qui fait sa cohésion et sa spécificité, c’est à nouveaux frais et pour déconstruire les nationalismes ambiants à la recherche d’identités éternelles fantasmées. Avec pour dot ou plutôt antidote son désormais fidèle compagnon théorique Spinoza, dont la pensée politique et éthique reste d’une singulière et dérourante actualité.

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Le monde onirique de Louis Althusser

Mon article pour les Inrocks à propos Des rêves d’angoisse sans fin de Louis Althusser

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Le monde onirique de Louis Althusser.

Depuis la mort de Louis Althusser, en 1991, nombre de ses écrits ont été publiés à titre posthume en rencontrant un large écho dans le champ intellectuel. Vient de paraître aux éditions Grasset/IMEC un volume rassemblant les récits de rêve du philosophe, Des rêves d’angoisse sans fin, qui permettra de pénétrer davantage dans l’intimité d’un des marxistes les plus célèbres du XXe siècle.

Jamais peut-être fut tant explorée la biographie d’un philosophe dont la vie finit maintenant par être plus connue et reconnue que l’œuvre. Depuis la publication posthume de son autobiographie L’Avenir dure longtemps, en 1992, le destin de Louis Althusser n’aura cessé d’être l’objet de multiples explications et spéculations – pour le meilleur comme pour le pire – en raison, bien sûr, de cet événement tragique : le meurtre de son épouse Hélène, par Althusser lui-même, en 1980, dans son appartement de l’École Normale supérieure, là même où il enseigna la philosophie toute sa vie durant et convertit de nombreux apprentis philosophes au marxisme alors régnant.
Par-delà toutes les tentatives d’interprétation souvent biaisées et moralisatrices, le travail d’excavation des archives personnelles d’Althusser entreposées à l’IMEC par Olivier Corpet et Yann Moulier-Boutang aura permis, enfin, de redonner la parole au philosophe pour s’expliquer lui-même sur ces faits. Après la publication des Lettres à Franca en 1998 puis des Lettres à Hélène en 2011, ce sont les récits de rêves d’Althusser qui sont aujourd’hui publiés.

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Le féminisme de Derrida (II)

Le féminisme de Jacques Derrida (II)

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Dans un précédent article, j’avais tenté de mettre en évidence la pensée féministe que développe Jacques Derrida dès 1972 en prenant appui sur Nietzsche. Pensée d’autant plus singulière qu’elle rejetait déjà tout essentialisme dans l’approche du genre comme le fera plus tard dans les années 1980 notamment le féminisme différentialiste, incarné par Carol Gilligan aux États-Unis.
Je souhaiterais à présent envisager un autre texte de Derrida dont la teneur féministe, si elle est peut-être davantage implicite, n’en reste pas moins forte. Il s’agit plus précisément d’un court essai « Différence sexuelle, différence ontologique »1 publié à l’origine dans le Cahier de l’Herne consacré à Heidegger, en 1983 et dirigé par Michel Haar. Texte capital puisque Derrida s’emploie à déconstruire le primat de la différence sexuelle – duelle – qui, dans nos sociétés, encore aujourd’hui, constitue une véritable schème de pensée, invariable, un habitus presque, dans la perception de l’autre. Un tel primat est-il fondé ? Comment la dualité sexuelle a-t-elle pu devenir à ce point hégémonique ? Telles sont les questions que se pose ici Derrida. Singulièrement, il sera également question du corps, de son rôle de vecteur principal et indispensable dans la solidification de la différence sexuelle.

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La rhétorique autoritaire des États-généraux des sciences sociales critiques

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La rhétorique autoritaire des États-généraux des sciences sociales critiques

L’an dernier, à peu près à la même époque, j’ai découvert avec enthousiasme un texte collectif intitulé « Travailler à disséminer des instruments de défense contre les mécanismes du pouvoir et de la domination »1 qui appelait à la tenue d’État-généraux des sciences sociales critiques. La conséquence, sûrement, des remous suscités par l’ « Affaire Gauchet » qui avait agité le champ intellectuel durant l’été. Ce projet constituait l’occasion, enfin, me dis-je, de rassembler celles et ceux qui, quotidiennement, militent pour un renouveau et un renforcement de la pensée critique menacée par une révolution conservatrice qui ne cesse d’exercer ses effets pernicieux.

Sans perdre de temps, je me décide alors à envoyer un message à Willy Pelletier, qui se trouve être à l’initiative de ce projet. Étudiant en philosophie, je travaille, dans le cadre de mon mémoire de recherche, sur la pensée critique française des années 1960 et 1970 autour notamment des figures de Michel Foucault, Pierre Bourdieu, Jacques Derrida, Louis Althusser et Gilles Deleuze. Je suis prêt à m’investir pour élaborer cet espace de discussion, une tâche urgente, j’en suis convaincu. Je n’ai jamais reçu de réponse de la part de W. Pelletier. Je n’en suis nullement affecté ni n’en garde aucune forme de rancune ou de ressentiment. J’ai émis quelques hypothèses sur ce silence, elles m’apparaissaient infondées. J’ai donc relu très attentivement ce texte collectif. J’ai compris qu’il était révélateur d’une posture et d’une certaine conception de la critique que je ne partageais absolument pas. Il m’est très vite apparu que cet appel, loin de critiquer le système actuel, prenait, bien au contraire, sa défense en tentant, par là même, de le pérenniser.

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Repolitiser l’université française

Ma tribune dans Le Monde le 4 septembre dernier suite à l’appel au boycott des Rendez-Vous de l’Histoire d’octobre dernier par Edouard Louis et Geoffroy de Lagasnerie

Il s’agissait de prendre leur protestation comme un point de départ en mettant en évidence l’institutionnalisation des pensées conservatrices au sein d’autres institutions.
 
L’ « affaire », comme il convient désormais de l’appeler, des Rendez-Vous de l’Histoire de Blois prend chaque jour, depuis quelques semaines, un peu plus d’ampleur au sein de l’espace intellectuel français. L’erreur consisterait à réduire cette polémique – comme tentent de le faire les soutiens de Marcel Gauchet, Renaud Camus, Joseph Macé-Scaron et Elisabeth Lévy entre autres – à un épiphénomène « parisiano-centré », constituant une simple querelle de personnes entre Edouard Louis, Geoffroy de Lagasnerie et Marcel Gauchet donc. Nous voyons là une occasion de questionner les conditions actuelles de la vie universitaire et intellectuelle en France.

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Michel Foucault, pour le présent

Article écrit en juin 2014 pour le site Yagg. Il s’agissait alors de s’interroger sur les leçons à tirer de l’œuvre de Foucault, pour notre propre actualité.

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À l’occasion du trentenaire de la disparition de Michel Foucault, les commémorations s’enchaînent, implacablement, pour rendre hommage au penseur qu’il fut et qu’il continue d’être pour plusieurs générations. On ne peut cependant s’empêcher d’éprouver un certain malaise face à toutes ces cérémonies, qui tendent, bon gré, mal gré, à le rendre «acceptable», à policer son image et finalement à le figer, comme simple curiosité, dans les abîmes de l’histoire intellectuelle du siècle passé. Voie délicate et périlleuse, en outre, pour rendre hommage à celui qui tout au long de ses œuvres s’est efforcé de nous donner les moyens de vivre et penser autrement, à rebours des traditions et coutumes, si normatives… Hériter de Foucault, aujourd’hui, ce pourrait être prendre une autre voie, bien différente, pour conserver, intacts, la nouveauté de ses écrits, l’aspect corrosif et saillant des questions qu’il n’a cessé de se poser, de nous poser. Et donc reprendre, pour nous-mêmes, ce qu’il proposa.

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