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Alexis PIERÇON-GNEZDA Posts

Le Populisme de gauche : penser et agir avec Chantal Mouffe (1)

 

Le populisme de gauche. Penser et agir avec Chantal Mouffe (I)

« Un mot, indéfiniment psalmodié par tous les clercs, résume cette explication : celui de « populisme ». Sous ce terme on veut ranger toutes les formes de sécession par rapport au consensus dominant, qu’elles relèvent de l’affirmation démocratique ou des fanatismes raciaux et religieux. […] Ce nom masque et révèle en même temps le grand souhait de l’oligarchie : gouverner sans peuple ».

Jacques Rancière. La haine de la démocratie. 2005.

 

Nous le savons, la bataille politique implique incontestablement une bataille sémantique et conceptuelle contre les cadres de perception dominants de l’adversaire. Durant la période électorale qui s’est achevée il y a quelques mois, le terme de populisme est venu remplacer celui de démagogie pour être tout aussi malmené. Dire la violence du monde social, proposer une redistribution plus juste des richesses, impliquer davantage les individus dans la vie de la cité contre les dérives oligarchiques de la représentation parlementaire ou dans l’élaboration d’un agenda politique, proposer, en somme, un modèle alternatif durable revenait, nous disait-on, à faire preuve d’un populisme dangereux pour la démocratie. Entendez, plus précisément : flatter les « pulsions » viles et destructrices, la pulsion de mort dont parle Freud, d’un bas-peuple ignorant des réalités les plus élémentaires c’est-à-dire du savoir du technicien. Plus grave encore, l’accusation permettait d’amalgamer les partisans de la France Insoumise animée notamment par Jean-Luc Mélenchon et ceux de Marine Le Pen et du Front National, au profit d’un consensus libéral au centre c’est-à-dire à droite.

L’image ainsi véhiculée tantôt implicitement, tantôt fort explicitement n’avait parfois plus rien à envier à la description du peuple dans les Mystères de Paris d’Eugène Sue au XIXe siècle. Du haut de leur superbe, certains n’hésitaient d’ailleurs plus à professer un hégélianisme spontané et grossier en invoquant, à demi-mot, une fin de l’histoire incarnée par le triomphe du néolibéralisme reprenant les thèses délirantes de Francis Fukuyama dans son ouvrage publié en 1992 La Fin de l’histoire et le Dernier homme.

La médiatisation généralisée selon Derrida

    Plus de dix ans après sa disparition, c’est comme la voix d’outre-tombe de Jacques Derrida qui résonne à nouveau avec la publication d’une conférence donnée en 1997, Surtout, pas de journalistes ! Le père fondateur de la déconstruction y abordait déjà quelques-uns des sujets qui font aujourd’hui notre actualité, parmi lesquels le retour du religieux, le développement croissant des médias ou encore le lien social.

L’infini secret et la mort de Dieu.

    A n’en pas douter, cet opuscule est un étrange objet qui croise et entrecroise des motifs bien différents pour mieux dégager la ligne de continuité souterraine qui les lie silencieusement. Au début, il n’y a qu’une question, lancinante : qu’a pu dire Dieu à Abraham sur le mont Moriah au moment où il allait sacrifier son fils Isaac ? Depuis des siècles, les exégèses se succèdent, innombrables, pour tenter de percer ce secret – trop – bien gardé. Par-delà toutes les traditions spéculatives, Derrida repose cette question pour y aller de sa propre hypothèse, à première vue bien déroutante : « Surtout, pas de journalistes, et pas de confesseurs évidemment, et pas de psychanalystes, n’en parle même pas à ton psychanalyste ! ». C’est le secret donc que Dieu intimait à son fils. Cette scène originelle allait dès lors connaître des fortunes diverses dans les trois monothéismes pour les structurer, de près ou de loin. En lui accordant une place centrale, le judaïsme et l’islam se sont ainsi développés comme des religions du livre, marquées par une glose incessante autour de cette énigme.

Les passions politiques de Frédéric Lordon

Les passions politiques de Frédéric Lordon.

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Photo © Léa Crespi

Mon article paru sur le site des Inrocks à propos du dernier ouvrage de Frédéric Lordon, Imperium. J’ai tenté d’indiquer à la fin quelques pistes pour une critique possible.

Les vagues migratoires de cet été ont incontestablement relancé la question de la nation, de l’identité nationale, et des groupes politiques. Des questions trop souvent stratégiques pour dire et redire, comme on ne cesse de l’entendre, et ce de manière tout à fait péremptoire, que la France ne peut et n’a « vocation à accueillir toute la misère du monde », qu’une nation ne saurait, en son sein, tolérer autant de cultures forcément hétérogènes. On connaît bien ces éternelles ratiocinations. On sera donc peut-être surpris de voir Frédéric Lordon, dans son dernier ouvrage Imperium. Structures et affects des corps politiques, se pencher lui aussi sur ces thématiques, en reprenant un langage dont on ne le savait pourtant pas coutumier. Il ne faut toutefois pas se méprendre. Si Lordon tente de définir, tout au long de son ouvrage, ce qu’est un corps politique, ce qui fait sa cohésion et sa spécificité, c’est à nouveaux frais et pour déconstruire les nationalismes ambiants à la recherche d’identités éternelles fantasmées. Avec pour dot ou plutôt antidote son désormais fidèle compagnon théorique Spinoza, dont la pensée politique et éthique reste d’une singulière et dérourante actualité.

Le monde onirique de Louis Althusser

Mon article pour les Inrocks à propos Des rêves d’angoisse sans fin de Louis Althusser

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Le monde onirique de Louis Althusser.

Depuis la mort de Louis Althusser, en 1991, nombre de ses écrits ont été publiés à titre posthume en rencontrant un large écho dans le champ intellectuel. Vient de paraître aux éditions Grasset/IMEC un volume rassemblant les récits de rêve du philosophe, Des rêves d’angoisse sans fin, qui permettra de pénétrer davantage dans l’intimité d’un des marxistes les plus célèbres du XXe siècle.

Jamais peut-être fut tant explorée la biographie d’un philosophe dont la vie finit maintenant par être plus connue et reconnue que l’œuvre. Depuis la publication posthume de son autobiographie L’Avenir dure longtemps, en 1992, le destin de Louis Althusser n’aura cessé d’être l’objet de multiples explications et spéculations – pour le meilleur comme pour le pire – en raison, bien sûr, de cet événement tragique : le meurtre de son épouse Hélène, par Althusser lui-même, en 1980, dans son appartement de l’École Normale supérieure, là même où il enseigna la philosophie toute sa vie durant et convertit de nombreux apprentis philosophes au marxisme alors régnant.
Par-delà toutes les tentatives d’interprétation souvent biaisées et moralisatrices, le travail d’excavation des archives personnelles d’Althusser entreposées à l’IMEC par Olivier Corpet et Yann Moulier-Boutang aura permis, enfin, de redonner la parole au philosophe pour s’expliquer lui-même sur ces faits. Après la publication des Lettres à Franca en 1998 puis des Lettres à Hélène en 2011, ce sont les récits de rêves d’Althusser qui sont aujourd’hui publiés.

Le féminisme de Derrida (II)

Le féminisme de Jacques Derrida (II)

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Dans un précédent article, j’avais tenté de mettre en évidence la pensée féministe que développe Jacques Derrida dès 1972 en prenant appui sur Nietzsche. Pensée d’autant plus singulière qu’elle rejetait déjà tout essentialisme dans l’approche du genre comme le fera plus tard dans les années 1980 notamment le féminisme différentialiste, incarné par Carol Gilligan aux États-Unis.
Je souhaiterais à présent envisager un autre texte de Derrida dont la teneur féministe, si elle est peut-être davantage implicite, n’en reste pas moins forte. Il s’agit plus précisément d’un court essai « Différence sexuelle, différence ontologique »1 publié à l’origine dans le Cahier de l’Herne consacré à Heidegger, en 1983 et dirigé par Michel Haar. Texte capital puisque Derrida s’emploie à déconstruire le primat de la différence sexuelle – duelle – qui, dans nos sociétés, encore aujourd’hui, constitue une véritable schème de pensée, invariable, un habitus presque, dans la perception de l’autre. Un tel primat est-il fondé ? Comment la dualité sexuelle a-t-elle pu devenir à ce point hégémonique ? Telles sont les questions que se pose ici Derrida. Singulièrement, il sera également question du corps, de son rôle de vecteur principal et indispensable dans la solidification de la différence sexuelle.

Le féminisme de Derrida (I).

Le féminisme de Jacques Derrida (I)

…et le féminisme s’excéda…

derrida

A Jocelyn L., encore et toujours.

La même antienne, inlassablement, se répète au sujet de Jacques Derrida : l’absence, flagrante voire inquiétante, d’une conceptualisation politique et éthique dans son œuvre, et ce, jusqu’au début des années 1990, au moins. Constat que seul un examen superficiel du texte derridien pourra admettre, péremptoirement. Il ne s’agit pas, ici, de rendre justice à Derrida et mettre fin à un long procès entrepris pour prendre en défaut et rejeter une pensée considérée comme a-politique à une époque où Michel Foucault et Gilles Deleuze, eux, théorisaient les « micro-pouvoirs » et les « micros-fascismes » à l’œuvre dans notre société. Non. Je ne procéderai, non plus, à une actualisation politique, voire révolutionnaire, du concept-outil central de « différance ». Je ferai simplement confiance à Derrida lorsqu’il déclare dans son beau et si puissant livre Voyous :

« il n’y a jamais eu, dans les années 1980 ou 1990, comme on le prétend parfois, de political turn ou de ethical turn de la « déconstruction » telle, du moins, que j’en fais l’expérience. La pensée politique a toujours été une pensée de la différance et la pensée de la différance toujours aussi une pensée du politique, du contour et des limites du politique, singulièrement autour de l’énigme ou du double mind auto-immunitaire du démocratique. Ce qui ne veut pas dire, bien au contraire, qu’il ne se passe rien de nouveau entre, disons, 1965 et 1990.»1

Oui, il s’est passé quelque chose, sans doute, entre 1965 et 1990 ; nous l’allons voir.

Repolitiser l’université française

Ma tribune dans Le Monde le 4 septembre dernier suite à l’appel au boycott des Rendez-Vous de l’Histoire d’octobre dernier par Edouard Louis et Geoffroy de Lagasnerie

Il s’agissait de prendre leur protestation comme un point de départ en mettant en évidence l’institutionnalisation des pensées conservatrices au sein d’autres institutions.
 
L’ « affaire », comme il convient désormais de l’appeler, des Rendez-Vous de l’Histoire de Blois prend chaque jour, depuis quelques semaines, un peu plus d’ampleur au sein de l’espace intellectuel français. L’erreur consisterait à réduire cette polémique – comme tentent de le faire les soutiens de Marcel Gauchet, Renaud Camus, Joseph Macé-Scaron et Elisabeth Lévy entre autres – à un épiphénomène « parisiano-centré », constituant une simple querelle de personnes entre Edouard Louis, Geoffroy de Lagasnerie et Marcel Gauchet donc. Nous voyons là une occasion de questionner les conditions actuelles de la vie universitaire et intellectuelle en France.

Michel Foucault, pour le présent

Article écrit en juin 2014 pour le site Yagg. Il s’agissait alors de s’interroger sur les leçons à tirer de l’œuvre de Foucault, pour notre propre actualité.

foucault

À l’occasion du trentenaire de la disparition de Michel Foucault, les commémorations s’enchaînent, implacablement, pour rendre hommage au penseur qu’il fut et qu’il continue d’être pour plusieurs générations. On ne peut cependant s’empêcher d’éprouver un certain malaise face à toutes ces cérémonies, qui tendent, bon gré, mal gré, à le rendre «acceptable», à policer son image et finalement à le figer, comme simple curiosité, dans les abîmes de l’histoire intellectuelle du siècle passé. Voie délicate et périlleuse, en outre, pour rendre hommage à celui qui tout au long de ses œuvres s’est efforcé de nous donner les moyens de vivre et penser autrement, à rebours des traditions et coutumes, si normatives… Hériter de Foucault, aujourd’hui, ce pourrait être prendre une autre voie, bien différente, pour conserver, intacts, la nouveauté de ses écrits, l’aspect corrosif et saillant des questions qu’il n’a cessé de se poser, de nous poser. Et donc reprendre, pour nous-mêmes, ce qu’il proposa.